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Annobon 2028

Roman, par Nicolas Rouyer

Editions AuPaysRévé, 2019

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Lecture par Faustin Ekollo 

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Les lecteurs du new York Times connaissent depuis plusieurs années la rubrique  Now, a break from the news. Il s’agit d’un intermède agréable au Morning Briefing de la version électronique, avec des éléments de gastronomie et de la vie culturelle. Son succès ne se dément pas. En s’en inspirant, nous proposons un break avec la matière juridique ; cette récréation prendra la forme d’une agréable plongée littéraire dans une anticipation biotechnique, en cette période de Covid-19, avec la Guinée Equatoriale à l’esprit.

Une Guinée Equatoriale fuyante

Lorsqu’un lecteur d’Afrique Centrale croise le roman Annobon 2028, son attention est d’abord attirée par le titre. Celui-ci suscite la curiosité en reproduisant l’appellation d’une île appartenant à la Guinée équatoriale, étrangement millésimé 2028. Les premières pages semblent néanmoins effacer toute possibilité de rapprochement avec Annobon. En effet, on tombe directement sur des éléments de voyages internationaux et de technologie avancée qui ne sont pas compatibles avec cette île, même projetée en 2028.

Ce premier voyage, par lequel commence le roman, saisit le lecteur d’angoisse au point qu’il en oublie très vite l’interrogation africaine. Le lecteur s’identifie alors au héros qui se trouve dans une situation inconfortable, malgré les précautions qu’il avait prises.

Des Amish, ennemis du progrès,  “pire” que les Témoins de Jéhovah

L’éloignement avec l’Afrique centrale se confirme lorsque se mettent à défiler des éléments relevant de la santé ou de la biochimie ; les possibilités de procréation artificielle, voire de thérapie cellulaire, sont encore pour bien longtemps à mille lieux de l’Afrique centrale, même envisagée dans un futur presque décennale. Cette distance se confirme d’autant que l’on rencontre des personnages amish, qui sont des chrétiens fondamentalistes. Leurs goûts et leur volonté féroce de vivre délibérément comme au 18e siècle en font de véritables ennemis du progrès, tendances qui ne sont pas tolérées en Afrique centrale, en général ; on n’y supporte déjà pas les témoins de Jéhovah…

Le Placenta et Annobon

Mais l’impression générale change, lorsque l’on arrive aux pages qui abordent les techniques génétiques destinées à allonger la vie : l’Afrique centrale et Annobon ne sont plus complètement étrangers. Les prélèvements de cellules, en particulier celles du placenta, deviennent évocateurs, quoique de manière « tropicalisée ». En effet, le lecteur d’Afrique centrale se retrouve, paradoxalement, dans un univers plus familier, même si le degré d’élaboration n’atteint pas celui du roman. Il existe en effet, depuis des temps immémoriaux, un véritable culte du placenta en Afrique centrale. A la naissance, le placenta est soigneusement enterré, le plus près possible du lieu d’origine du père du nouveau-né, ou à défaut, au domicile. Cette pratique y est considérée comme évitant la duplication de l’enfant, spécialement à des fins maléfiques. En Afrique centrale et au-delà, les traditions considèrent que le placenta est le jumeau parfait de l’enfant, ayant eu des liens de symétrie avec le fœtus.

Nous y voilà presque !

La trilogie catholique est dépeinte dans le roman d’un point de vue littéraire. Là encore, on pense à la ferveur chrétienne léguée par la colonisation ibérique en Guinée Equatoriale. Avant les changements consécutifs à l’indépendance, la grande île s’appelait alors Fernando Poo et la capitale Santa Isabel. Santa Isabel, la Chrétienté dans toute sa splendeur… Dans le roman, les Evangiles deviennent spectacle cinématographique permettant de célébrer une sorte de happy end qui mêle Adrien à des personnages complexes comme Svetlana ; on assiste alors à une poignante adaptation de l’Evangile selon Jean : Je suis la résurrection et la vie !

Ce happy end ne dissipe pas la difficulté de répondre à la question de l’essence de l’être et son devenir ; ce thème essentiel exprimé par Héraclite, repris de manière contemporaine par les Heidegger et Sartre, est explicitement mentionné par le roman : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve.

 

Annobon et les Grandes découvertes, ou une histoire !

D’un coup, de manière spectaculaire, on apprécie mieux l’explication du titre Annobon à la page 123. Cette explication tient, par certains côtés, à une parabole biblique, sous la forme du rappel de l’histoire, ou plutôt, d’une histoire d’Annobon. Cette très belle histoire est-elle authentique ? Peu importe ; elle est complètement réaliste et probablement vrai. Vers 1471, pour lutter contre le scorbut lors de leurs expéditions maritimes sur la route des épices, les portugais avaient besoins de fruits et de légumes frais. Pour cela ils transplantèrent quelques africains dans cette île déserte. Il semble que les premiers exilés moururent de désespoir ou de faim. La seconde greffe, plus nombreuse, prit. Les natifs d’Annobon seraient les descendants de ce transfert forcé ; leurs ancêtre ont pris part à l’aventure des grandes découvertes malgré eux !

Cette histoire intègre l’île à une modernité qui a parfaitement préfiguré la mondialisation actuelle. En effet, cette petite histoire fait partie de l’histoire la plus fantastique de l’Humanité occidentale : les grandes découvertes, avec comme figure de proue les espagnols et les portugais. On pense forcément au poème national portugais, Os Luciadas ; il célèbre cette épopée d’une manière unique dans l’histoire de l’Humanité ; une sorte de déification nationale de Vasco de Gama et des siens. Ce n’est pas pour rien que le Portugal a fait du jour de la mort de l’auteur, Luis de Camões (Le Camoens, en français), le jour de sa fête nationale ! L’épopée portugaise fait mieux que l’Odyssée, Homère n’étant qu’une légende, comme aiment à le rappeler les portugais cultivés.

Os Luciadas ! 

C’est à un voyage équivalent que nous invite très agréablement le roman : Annobon associé à Os Luciadas !  C’est là que la puissance des paraboles nous rappelle qu’il y a des embuches : Annobon 1, 2 et 3. La championne transgénique s’écroule un jour, en dehors de tout effort. Les jeunes presque éternels sont confrontés à des vicissitudes peu enviables. Après tout, le procès des sorcières de Salem n’est pas si éloigné de nous…

Le lecteur d’Afrique centrale qui a lu Annobon 2028 avant la période Covid 19 relève des coïncidences dans le présent, avec cette pandémie. La première est que le thème des cellule-souche est désormais profondément ancré dans la thérapie génique. Les combinaisons et croisements possibles avec les nanotechnologies et l’approfondissement des connaissances autorisé par la démultiplication de la puissance des ordinateurs donnent le vertige. Dans la grande presse, on évoque pêle-mêle espoir médicaux et manipulation non-éthique. Mais, même dans la littérature médicale ou biomédicale spécialisée, les différences entre thérapie génique et manipulations génétique ne sont absolument pas claires. Les juristes ont proposé à l’OMS une différenciation planétaire entre la correction génétique, qui serait plus ou moins admise en termes d’éthique, et l’amélioration génétique, à prohiber.

Une autre coïncidence concerne l’internationalisation des controverses sanitaires. De nombreux pays interdisent les prélèvements d’éléments du placenta à des fins autologues. Autologue signifie qui est destiné à servir à la personne même, sans nécessité thérapeutique avérée au moment du prélèvement. Cette interdiction qui est faite en termes alambiqués en France à l’article L. 1241-1 du code de la santé publique, al. 4, n’est pas universelle. Et, à vrai dire, elle peut se discuter.

Israël, le pays pionnier en la matière, a autorisé très tôt la conservation des éléments du placenta, pour des raisons à la fois religieuses (morales) et sanitaires. Au début des années 1980, ce petit pays a commencé à permettre cette technique grâce aux progrès de la cryogénisation. Le but était d’éviter les dangers de contamination inhérents aux transferts de matières organiques d’une personne à une autre (le sida est ensuite apparu) ; mais, surtout il y avait un interdit religieux des transferts sanguins.

Le surnaturel juif rejoint le surnaturel africain dans une modernité commune

Avec la période Covid 19, le surnaturel juif rejoint le surnaturel africain dans une thématique elle-même soluble dans les progrès les plus récents ; on assiste alors à une sorte de réconciliation qui s’exprime par anticipation dans Annobon 2028: les considérations sacrées d’Afrique centrale, autour du placenta, rejoignent les craintes modernes, autour des manipulations des cellules souches. Mais la lutte pour la santé permet de nombreuses brèches désormais.

En effet, peu de temps après la publication de ce roman, le Monde entier a basculé dans cette pandémie.

Les autorités ont fermé les yeux en Chine, en Russie, en Europe en Amérique, en inde ou au Brésil. L’urgence et les priorités planétaires du moment excusent les manipulations et expérimentations massives sur le vivant pour des vaccins aujourd’hui, et pour ce que l’on n’ose plus appeler des sérums, demain. Désormais, tout désaccord tend à isoler son auteur.

Annobon devient de la pure actualité. A moins que ce soit l’épisode Covid 19 qui relève de l’anticipation, voire d’une sorte de science-fiction jouée en caméra cachée à l’échelle de la planète. Oui, en direct télévisuel, en présence d’huissiers certificateurs, le président russe a fait vacciner sa fille dans un protocole expérimentale, sans qu’aucune voix sérieuse ne proteste, même à l’étranger. Les dirigeants du Monde entier ont plus ou moins suivi ce nouveau processus de légitimation : que les dirigeants se fassent d’abord injecter, et en public !

Le docteur Nicolas ROUYER, médecin spécialiste en anatomo-cythologie-pathologie, exerce à Nice. Il est  passé par Strasbourg : y a-t-il eu l’honneur d’y travailler avec un prix Nobel ? Une fois de plus, peu importe. On relève que le roman cite le 1984 de George Orwell. C’est là peut-être une manière de se réclamer des prévisions largement exactes de cet auteur. Ayant aussi lu Asimov, le lecteur d’Afrique central insiste sur le fait qu’Asimov était biochimiste. Cela explique sans doute le méga-succès de sa production littéraire.

L’épisode Covid-19 dépasse la fiction selon Edward Snowden !

Pour finir, on rappelle qu’Orwell fut classé dans l’anticipation, en se projetant vers un horizon de 34 ans. Mais ses prévisions ne furent confirmées que bien plus tard :

  • en fiction d’abord, par le film Enemy of State, avec Will Smith et Gene Hackman, dans les années 2000 ;
  • dans la triste réalité ensuite, à travers les dénonciations de la surveillance systématique par la NSA des citoyens, par Edward Snowden dans les années 2010.

Avec la phase Covid-19, dans une vidéo saisissante, Edward Snowden revient. Dans une intéressante analyse, il fait le constat que tout le monde est enfermé et ne se connecte plus que par électronique, dans un univers effrayant : avons-nous vraiment donné notre accord pour cette monstruosité ?  Did You Agree To This? Everybody’s Locked Upvidéo d’Edward Snowden ici.

Mais, là encore, on n’est pas certain que l’Afrique Centrale soit vraiment concernée. Ici, personne n’est vraiment enfermé. D’ailleurs, s’agissant d’actualité ou de projection à 8 années, on a des inquiétudes inverses pour le rôle des gens d’Afrique Centrale. A la vérité, c’est toute l’Afrique qui apparaît une fois de plus décalée, pour pasticher un mot de l’ancien président français Sarkozy. En effet,  comment se fait-il que les agences de presse du Monde entier annonce que sur la soixantaine de vaccins disponible ou en cours de test dans le Monde, 4 soient cubain. Et aucun n’est africain ?

Il faut que le Continent participe davantage à Annobon 2028, et pas seulement  dans les 8 ans, car ce qui se passe actuellement autour de cette pandémie dépasse la fiction. De l’actualité, vous dit-on !

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