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21 octobre 2019
Décès du Professeur Joseph ISSA-SAYEG
6 novembre 2019

RESPONSABILITE SOCIALE DE L’ENTREPRISE : DEFINITION SENEGALAISE, AFRICAINE OU UNIVERSELLE ?

Deux articles complémentaires

 Faustin Ekollo, docteur en droit

Note de lecture publiée en octobre 2019

On relève de plus en plus d’articles de qualité sur la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) en Afrique. Sur une trentaine d’articles repérés par le radar du présent site pour l’année 2019[1], en français, anglais et espagnol, deux articles complémentaires ont été sélectionnés pour leur originalité et leur apport au lectorat africain. Le premier est de Thierry Danet, Déployer une culture RSE en Afrique. Le second est de Fatou Diop Sall et de Bruno Boidin, Quel sens donner à la RSE dans un contexte africain ? L’exemple des très petites entreprises au Sénégal.

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Déployer une culture RSE en Afrique

Thierry Danet

Réalités industrielles 2019/3, PP 76-79

Ce petit article est séduisant par son contenu et par son ton à la fois aérien et sérieux.

Il évoque diverses raisons qui expliquent ou justifient l’emprise croissante des thèmes relatifs à la RSE en Afrique. Sans surprise, sont évoquées les relations internationales. Les législations des pays d’origine des entreprises multinationales imposent des obligations de reporting RSE qui se répercutent aux filiales africaines. De plus, les bailleurs de fonds veillent au respect des exigences de RSE pour des questions d’image.

Localement, la mention d’une classe moyenne de plus en plus imposante est une clause de style néanmoins bienvenue.

L’attention du lecteur est davantage attirée par le rôle que jouent les TIC auprès des jeunes africains, les rendant plus exigeants en termes d’environnement et de participation à la valeur ajouté des entreprises. On apprécie aussi la naissance (gentiment appelée regain) « du patriotisme africain pour le développement territorial durable […] et la nécessité de l’internalisation des externalités négatives par certains secteurs d’activité».

Le texte contient aussi des informations sur des projets de loi RSE au Congo Kinshasa (RSE cantonnée au secteur minier) ou au Cameroun, outre des indications sur les obligations de reporting RSE dans les nouvelles règles comptables Syscohada.

L’article n’est néanmoins pas un catalogue puisque l’auteur s’engage en indiquant que la Tunisie est le pays qui montre la voie par la mise en place d’une législation RSE dès 2018, avec des anecdotes intéressantes. Il semble néanmoins que, dans les faits, le Maroc soit plus avancé ; on apprend ainsi que la CGEM tient un site internet soigné sur la RSE, avec des documents et une procédure pour labéliser les entreprises, l’article en dénombrant déjà une centaine. Et il y a un mot sur la qualification ISO 26000.

Très bien !

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Quel sens donner à la RSE dans un contexte africain ? L’exemple des très petites entreprises au Sénégal

Fatou Diop Sall & Bruno Boidin

Management & Avenir 2019/3, pp 87-106 

Voici un article que le présent site est particulièrement heureux de présenter, en dépit du choix d’une méthodologie contestable. On en profitera pour rappeler des circonstances historiques souvent oubliées.

1°) Des particularités au Sénégal pour les TPE ou une définition spécifique ?

Les auteurs citent plusieurs des théoriciens du thème des parties prenantes (Stakeholder theory), comme Edward Freeman ou le trio Mitchell, Agle et Wood. Ils précisent aussi le rôle des institutions internationales dans la propagation des idées de la responsabilité sociale d’entreprise : Onu, Banque mondiale…. Mais, ils estiment que les études et recommandations en ces matières sont conçues pour les grandes entreprises des pays développées. Ils insistent spécialement sur ce que la RSE tient à une rationalité contractuelle pour pays développés, y compris à travers les normes ISO 26000.

A l’opposé, les auteurs signalent la double originalité de leur étude en ce qu’elle concerne les TPE au Sénégal. Ils font valoir que la RSE coûte objectivement cher, pour les entreprises du Sénégal.

Mais l’étude part d’un choix méthodologique contestable.

Les auteurs estiment que la nature rationnelle de la RSE, telle que relevée dans les doctrines majoritaires dans les pays développés ne convient pas pour le Sénégal. Ils insistent sur une signification de la RSE à géométrie variable, pour démontrer qu’elle serait inhérente à la tradition entrepreneuriale au Sénégal à travers l’implication familiale, communautaire, tribale ou le rôle de la religion, sans compter les relations avec différentes autorités publiques. Il s’agirait donc dans leur esprit d’une RSE avant la lettre selon des modalités locales, les parties prenantes n’ayant pas la même physionomie que dans les nations développées, ni le même état d’esprit.

On comprend que les auteurs sous-entendent que les entreprises sénégalaises font déjà le maximum de ce qui pourrait leur être demandé en matière de RSE ou, plus exactement, d’ESS ; on devine aussi qu’implicitement, les entreprises sénégalaises n’ont pratiquement de leçons à recevoir de personne dans ce domaine, selon les auteurs… Sur ce terrain, la doctrine des auteurs peut trouver appui sur des résolutions de l’ISO en ce qui concerne la norme ISO 26000. En effet, celle-ci, pour une longue période expérimentale ne sera pas « certifiable » au regard de la diversité durablement irréductible des situations géographiques relatives à la RSE. La clef de cette norme est constituée par les engagements des entreprises et c’est le degré de réalisation des objectifs auto-fixés qui est mesuré.

2°) Mais les entreprises individuelles ne relèvent pas à proprement parler de la RSE

Les auteurs pêchent par un vice de raisonnement en estimant que la nature de la RSE serait différente au Sénégal. Certes, la théorie des parties prenantes telle qu’elle apparaît dans l’ouvrage d’Edward Freeman[2], et dans les travaux d’autres analystes par la suite, agace visiblement les auteurs. Ils tendent à en relativiser la nouveauté et l’originalité et surtout la pertinence concernant les TPE sénégalaises.

Indiquons au passage que le thème de petites entreprises dans un contexte local de RSE a déjà parfois été traité en Amérique ibérique, en portugais ou en espagnol et parfois en anglais[3].

Mais la terminologie française de RSE est clairement défaillante et peut avoir créé une confusion dans l’esprit des auteurs de langue française. L’expression française traduit très mal les termes anglais à l’origine du concept, Corporate Social Responsability (responsabilité sociale des compagnies ou des organisations). Dans l’esprit de ses concepteurs américains, la RSE implique uniquement les sociétés commerciales et d’autres structures représentant une complexité dans la gestion (organisations) ; le thème RSE concerne fondamentalement les tensions que subit la gestion dans la mesure où elle ne peut se limiter à la prise en compte des actionnaires : il y a d’autres parties prenantes. Les travaux d’Edward Freeman, en 1984, sont une réplique aux critiques contre les travaux d’Howard Bowen qui avait publié en 1953, en pleine hystérie macCarthiste, Social Responsabilities of the Businessman. Cet ouvrage qui concernait uniquement la gestion des sociétés commerciales allait à l’encontre des idées dominantes néoclassiques dont les chantres les plus connus étaient Milton Friedman ou Ayn Rand[4].

Milton Friedman en particulier, reprenant des extraits de ses travaux critiques de 1962 sur la responsabilité sociale des sociétés anonymes, publia un titre provocateur dans le New York Times Magazine du 13 septembre 1970 : The Social Responsability of Business is to Increase its Profit. Dans la mesure où la littérature en français cite souvent hors contexte, essayons d’en présenter un résumé en rappelant que l’on se trouve encore dans la Guerre froide, malgré la Détente.

Le texte même de l’article de Milton Friedman était particulièrement décapant, autant que le titre. Friedman admettait qu’un commerçant individuel était effectivement en droit de faire ce qu’il voulait de son argent et de ses autres moyens. Mais, rappelait-il, la polémique RSE évoquait uniquement des sociétés commerciales. Dans ce cas, ceux qui cèdent à la mode actuelle d’une responsabilité sociale et environnementale des compagnies [corporations] cèdent à la mode d’une responsabilité factice, puisqu’il s’agit d’organisations dont le seul objet est de dégager du profit pour les actionnaires. Et Friedman assénait brutalement que penser autrement c’est faire de la prose comme ce vieux français [NDLR M. Jourdain de Molière] sans s’en rendre compte : c’est faire du socialisme sans s’en rendre compte. Bien sûr, ajoutait Friedman, les gens sont libres de mettre en place une organisation non profitable dont l’objet est d’aider les hôpitaux, les écoles les nécessiteux. Quand ce n’est pas le cas, le directeur général fait des cadeaux avec l’argent des actionnaires. Une fois de plus c’est du socialisme. Comme cela ne suffisait, Friedman a tenu à dire son accord avec Adam Smith quant à son hostilité à l’égard de ceux qui prétendent s’occuper de l’intérêt général, même au niveau de l’Etat. En effet, en dehors d’un mandat clair, il s’agit, selon M. Friedman de procédés purement antidémocratiques !

Tout ceci pour dire que la responsabilité sociale de l’entreprise individuelle est, à bien des égards, un autre sujet. En effet, le maître de l’affaire est complètement souverain, dans la double limite de la santé de son entreprise et de la loi, de la même manière que tout autre citoyen n’exerçant pas de négoce. Sous cet angle, les réflexions concernant les relations du négociant individuel avec son milieu n’auraient absolument aucune nouveauté et diffèrent de ce que l’on appelle une organisation (en gros une personne morale).

3°) Rappel de la diversité historique

Ces sujets à la jointure ESS-RSE, lorsqu’ils concernent le négociant individuel, ont été approfondis bien avant Max Weber[5], bien avant le phénomène de la société commerciale, plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, sur la base d’enseignements de Confucius, spécialement par son disciple Mencius (en mandarin Meng Ke ou Meng Tzeu ou Meng ZI). Cette exigence renforcée d’empathie et d’humanité est proche du bouddhisme qui exige que la bienveillance soit éventuellement accompagnée de compassion.

On trouve cette même exhortation, quoique moins explicite et limitée à ses proches dans la Thora (ancien Testament). Le Nouveau Testament l’a reprise en la rendant plus abstraite, le prochain n’étant plus forcément un membre de la communauté restreinte. Ainsi, l’Epitre aux Corinthiens considère trois valeurs comme primordiales : « la foi, l’espérance et la charité; la plus grande d’entre elles, c’est la charité ». Il faut alors insister sur le fait que le texte grec utilise le terme « agape » pour désigner la charité, ce qui signifie amour (d’autrui), acception assez éloignée de la charité misérable qui a été transmise ensuite par la Chrétienté. D’ailleurs, l’évangile selon Luc (12) se veut plus impératif et pragmatique ; il y est précisé qu’à ceux auxquels beaucoup est donné, il sera beaucoup demandé.

Dans les écritures mahométanes, on retrouve des prescriptions voisines dans la mesure où l’un des cinq piliers des rites majoritaires de l’Islam est la zakat (littéralement l’aumône), en proportion de ses moyens. Mais le Coran va certainement plus loin puisque, en utilisant la terminologie des parties prenantes avant la lettre, il intègre l’environnement ; ainsi, la Sourate Al Qamar (n° 54, La lune) prévoit un partage équitable de l’eau avec la chamelle !

4°) Des nuances géographiques

Bien sûr, la matière de la RSE est inséparable de la sociologie et de l’ESS. Des nuances existent donc forcément d’un endroit à l’autre.

Même dans les pays occidentaux, la contribution sociale volontaire n’a pas la même profondeur ni les mêmes contours partout. En France, le don social volontaire est comparativement rare et avare au point que la contribution de grandes entreprises françaises à la réfection de Notre Dame a été un événement considérable localement, entouré d’une polémique incompréhensible dans les pays de niveau comparable. Pour ceux qui ont vécu dans le monde anglo-saxon et en France, cette différence est également ancrée dans les mentalités. Plus de deux siècles après la Révolution française, les français font encore de l’Etat, sous une certaine forme (République), une divinité vers laquelle tout s’oriente, y compris les ressources.

A l’opposé, les anglo-saxons apprennent religieusement, dès leur bas âge, la nécessité de donner personnellement et directement à travers le roman de Dickens, A Christmas Carrol. Cet enseignement est appuyé sur une puissante éducation au respect de l’effort et des biens à travers, par exemple, l’étude biblique de certains passages de la seconde Epître aux Thessaloniciens.

Certes, de nombreux travaux enseignent désormais que payer ses impôt n’est pas faire œuvre sociale[6]. Il faut un élément volontaire qui aille au-delà de ce qui est obligatoire.

Mais chaque société a ses codes. En effet, la réprobation sociale est parfois plus contraignante que les normes formelles. Ainsi, il faut se souvenir qu’en Chine, lors du dramatique tremblement de terre du Sichuan en 2008, le monde entier avait été ébahi de constater que la réprobation spontanée et générale de la population allait jusqu’à des campagnes extrêmes de boycott d’entreprises nationales ou étrangères importantes qui n’avaient pas contribué, ou pas assez contribué, à l’aide. L’effectivité de la culture de Confucius a surpris de nombreux dirigeants d’entreprises, y compris en Chine. Le méga-géant immobilier chinois Vanke, auquel il était reproché de ne pas avoir assez donné, s’était imposé dans la plus grande urgence une campagne nationale massive et durable de rattrapage, avec engagement personnel et public des dirigeants de démissionner si cette forme d’excuse n’était pas clairement acceptée par le public, représenté par les réseaux sociaux. Les réactions arrogantes du téléphoniste scandinave Nokia, encore enivré par son leadership mondiale à l’époque, ont marqué le début de sa tendance baissière en Asie. Cette réaction de la population chinoise, en pleine crise des subprimes, a très fortement accentué la prise de conscience mondiale des devoirs moraux imposés aux sociétés commerciales. Elle s’est traduite en France par la naissance d’une expression : entreprise-citoyenne !

Il n’en sera peut-être pas demandé davantage aux TPE sénégalaises (individuelles ou non) en matière de RSE. Mais il s’agit bien de valeurs universelles qui ont une importante intersection avec l’ESS.

L’article reste très intéressant et instructif.

En plus, on retient qu’en dépit de cette envie de promouvoir de toute force une spécificité sénégalaise de la RSE, ce texte est un boulevard de pédagogie par l’exemple. Il montre un effort d’attachement à un terroir, tout en intégrant des connaissances techniques de l’universel. Cet état d’esprit qui se vérifie de plus en plus chez l’intelligentsia africaine  constitue un progrès considérable pour sortir de ce que le grand musicien et chanteur Fela Kuti critiquait sans relâche sous les termes colonial mentality.

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  1. Plusieurs articles de 2018 ont été délaissés alors que certains auraient mérité quelques mots ; c’est le cas de l’intéressant et très fouillé travail de Cheikh Mpacké Diop & Angélique Ngaha Bah, Peut-on parler de l’émergence d’un modèle RSE africain : la situation du Sénégal ?, Rev. Congolaise de gestion 2018/1, pp 67-96 (enquête sur 224 organisations à Dakar)
  2. R. Edward Freeman, Strategic Management – A stakeholder Approach, Pitman 1984
  3. Pour un très bel article avec le même thème, sur la base d’une enquête dans la ville de Santa Marta en Bolivie, comprenant un échantillon de 499 entreprises : Guillén Léon & Sergio Afcha, Incidence of the Stakeholders in the Corporate Social Responsability of Micro, Small and Medium-Sized Enterprises of Santa Marta, 34 (62), Cuadernos de Administración, sept. Dec. 2018 : https://pdfs.semanticscholar.org/821f/87c150e85528a16fd3bf3e21cf8a5c0e9233.pdf?_ga=2.260621387.790810434.1572220462-767054074.1572220462
  4. Ayn Rand, Atlas Shrugged, 1957
  5. Max Weber, Ethique protestante et Esprit du capitalisme, 1904 et 1905, trad. Française en 1964
  6. Lors des audiences publiques de la Commission sénatoriale Kefauver en 1952, le dirigeant maffieux multimillionnaire Frank Costello semble ne pas avoir compris cette nuance ; à la question : En ayant à l’esprit l’immense fortune que vous avez accumulée, qu’avez-vous déjà fait de bien pour votre pays en tant que citoyen américain ? – Il répondit, après s’être fait préciser la question : payer mes impôts (Paid my taxes). Cette réponse qui déclancha l’hilarité générale exaspéra la commission et contribua à la condamnation de Frank Costello à 14 mois d’emprisonnement pour Contempt of Senate ; Voici un lien https://youtu.be/WKGganSXFTc?t=56

 

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