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Cameroun, l’Etat stationnaire

Politique africaine 2018/2, n° 150

Note de lecture de Faustin Ekollo, docteur en droit, en hommage à Fabien Eboussi Boulaga[1]

L’article de Fred Eboko et de Patrick Awondo, L’Etat stationnaire, entre chaos et renaissance, introduit un dossier sur Cameroun, l’Etat stationnaire, dans le numéro 150 de la revue Politique Africaine. Les contributions, toutes plus intéressantes les unes que les autres, comprennent :

  • Gérard Amougou & René Faustin Bobo Bobo, Ambitions développementalistes, Etat stationnaire et extraversion au Cameroun de Paul Biya. Le projet de construction de port autonome de Kribi ;
  • Patrick Dieudonné Belinga Ondoua, Politique de la suspicion et développement urbain au Cameroun. Le programme participatif d’amélioration des bidonvilles dans la ville de Yaoundé ;
  • Marie Morelle, Patrick Awondo, Habmo Birwe & Georges Macaire Eyenga, Politique de réforme et matérialité de la prison au Cameroun ;
  • Mathias Eric Owona Nguini & Hélène-Laure Menthong, « Gouvernement perpétuel » et démocratisation janusienne au Cameroun ;
  • Nadine Machikou, Utopie et dystopie ambazonniennes : Dieu, les dieux et la crise anglophone au Cameroun ;
  • Jean-Marcellin Manga, Appels et contre-appels du peuple à la candidature de Paul Biya : affrontement préélectoral, tensions hégémoniques et luttes pour l’alternance politique au Cameroun

Il faut relever que plusieurs des auteurs, pourtant réputés proches du pouvoir, en font une analyse à la fois de grande qualité et sans concession. L’article introductif donne largement le ton en critiquant vertement le régime du président Paul Biya à travers un hommage au grand philosophe camerounais, Eboussi Boulaga, qui venait de disparaître :

Fabien Eboussi Boulaga, vient de nous quitter, la journaliste Fanny Pigeaud a republié sur son compte Twitter  […] en guise d’hommage, des morceaux choisis des entretiens qu’ils avaient eus dans le cadre de l’écriture de l’ouvrage Au Cameroun de Paul Biya […]. Ils résonnent comme un écho de la force d’une pensée critique et de l’acuité de l’analyse structurelle du Cameroun : « La médiocrité est au pouvoir, elle empêche toute autre chose de s’exprimer et se reproduit. »

L’appel à contribution sur ce dossier avait provoqué des discussions passionnées dans certains milieux de l’intelligentsia camerounaise, au Cameroun et à l’étranger, y compris en Amérique du Nord. Les initiateurs qui avaient eu l’intelligence de le publier en français[2] et en anglais[3], sous la forme d’une invitation pré-documentée, se sont heurtés à une vague de scepticisme. Ainsi, lors d’une réunion à Ottawa, un courant important a carrément estimé qu’il s’agissait d’une manœuvre machiavélique de proches du pouvoir camerounais pour préempter ce thème par le biais d’une apparence scientifique, afin de présenter un bilan complaisant du régime.

Les articles publiés démentent complètement ces appréhensions ; ils doivent servir de leçon pour les jours sombres que traverse le Cameroun et pour les jours à venir. En effet, les travaux commentés contribuent à la mise en œuvre de la prédiction du grand philosophe de regrettée mémoire. Dans son essai le plus célèbre, La Crise du Muntu, il estimait que notre indépendance ne se ferait que par étape ; les cadres africains ne pourraient commencer l’analyse de l’héritage du pouvoir colonial, dans une perspective dialectique de véritable libération, qu’après en avoir joui dans un premier temps :

[S]ans en changer ni la forme ni le contenu, en faisant comme si son organisation n’était que fonctionnelle […].

Ce message a été souvent repris, en se limitant au thème de la jouissance abusive du pouvoir par les héritiers du colonisateur.

Mais sa dimension dialectique a été divulguée à travers les Editions Clé ou CEPER, bien avant la vague des années 1990-2000, par des enseignants anonymes qui analysaient La crise du Muntu en termes de philosophie de l’émancipation ou de la rédemption.

Les auteurs des articles rapportés semblent bien mettre en œuvre la phase rédemptrice annoncée par l’œuvre du grand philosophe.

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  1. Qu’il me soit permis d’évoquer des souvenirs personnels concernant Eboussi Boulaga que je ne connaissais pas personnellement, au-delà de sa réputation, mais que j’ai eu l’honneur de côtoyer à deux reprises : La première fois, étudiant à l’Université de Bangui, et de passage à Brazzaville, des amis congolais m’avaient invité à aller voir le philosophe camerounais en bref séjour pour une conférence qui s’annonçait comme un festival de critiques ! Mais ce jour-là, Eboussi Boulaga avait surpris toute l’assistance en félicitant le gouvernement congolais qui avait entrepris de planter des eucalyptus après s’être assuré de l’existence d’un marché. Critique, il l’avait néanmoins été en insistant auprès des diplômés africains, en toutes matières, pour qu’ils acquièrent des compétences réelles après leurs diplômes et qu’ils entretiennent celles qu’ils avaient acquises, de manière à ne plus se mentir. Je m’étais présenté ensuite. Il invita mes deux amis congolais et moi à la réception qui était donnée en son honneur. Plus d’une trentaine d’années plus tard, nous étions tous les deux conférenciers, à l’Université du Luxembourg, sur le thème de l’Effectivité du droit Ohada et il me demanda si je vivais toujours à Brazzaville ; il m’avait reconnu… Au cours d’une pause, un jeune docteur africain en sciences humaines l’interrogea sur le départ forcé de Ouagadougou de l’ex-président Compaoré ; il avait malicieusement répondu que même Thémistocle avait été frappé d’ostracisme !
  2. Cameroun L’Etat stationnaire – Appel à contribution
  3. Cameroon The Stationnery State – Call for Papers

 

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