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La nouvelle visibilité des minorités noires au Portugal : Os Lusíadas et  la lutte contre les discriminations systématiques

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Faustin Ekollo, docteur en droit

Note de lecture publiée en juin 2020

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L’onde de choc mondiale contre les discriminations systématiques

1°) Compte tenu de l’actualité mondiale des protestations contre le racisme, voici une lecture rétrospective de la presse lusophone qui offre, à partir d’un contexte historique unique, un exemple de lutte contre le racisme systématique, par des moyens consensuels.

Un bref rappel préalable de l’actualité mondiale s’impose.

2°) A la suite des manifestations et des émeutes récentes aux Etats-Unis, consécutives au meurtre d’un noir, George Floyd, par des policiers, une gigantesque onde de choc a balayé de nombreux pays. Ainsi, en Grande Bretagne, ce n’est pas un hasard si une foule immense est allée arracher la statue de l’important négrier Edward Colston, à Bristol, déclenchant à son tour une mode planétaire[1] parfois excessive. Depuis plusieurs années, des pétitions avaient sollicité le retrait de cette statue qui incarnait aux yeux des minorités d’origine africaine un affront à l’espèce humaine. Mais de là essayer de déboulonner les statuts de tout ancien propriétaire d’esclaves, comme les tentatives contre les statues d’Andrew Jackson, ancien président des Etats-Unis, ou d’effacer des pans d’histoire, il y a certainement un pas de trop…

3°) Ce vaste mouvement a abouti à une résolution historique du Conseil des Droits de l’Homme des Nations-Unies du 19 juin 2020[2], contre le racisme systématique, à la suite d’une saisine de l’ensemble des pays africains, représentés par le Burkina Faso[3].

Une actualité décalée au Portugal

4°) De manière moins spectaculaire, mais plus profonde en termes d’histoire et de sincérité, plusieurs mois, avant la tragédie raciste américaine, au Portugal, l’artiste angolais Kiluandji Kia Hende a été retenu pour ériger un mémorial aux victimes de l’esclavage au Campo das Cebolas, à Lisbonne, au voisinage immédiat de l’esplanade José Saramago. L’appellation devrait être Plantação-Prosperidade e Pesadelo (Plantation, Prospérité et Cauchemar), selon des organes de presse au Portugal[4] et en Angola[5].

Un débat public de plusieurs années

5°) Cet évènement survient après un très important débat public qui a duré plus de trois ans, au Portugal ; il fut initié notamment par l’Associação de Afrodescendentes (Djass) dont la présidente, la députée afro-portugaise  Beatriz Gomes Dias, estimait nécessaire de ne plus passer sous silence les points négatifs concernant les navigateurs portugais. Selon elle, ce silence contribue aux discriminations d’aujourd’hui, spécialement par le phénomène particulièrement pervers de l’invisibilité des minorités raciales qui est l’aspect le plus pernicieux des discriminations systématiques[6].

6°) Ce projet de contre-histoire au récit national portugais déchaîna les passions. Mais, attention ! Pour ses adversaires, il ne s’agissait pas de nier les horreurs coloniales. Le problème était que, pour nombre de portugais, envisager le côté sombre de la colonisation en association principale avec l’histoire des navigateurs portugais était le pire blasphème que l’on puisse concevoir !

Il faut dire que les portugais sont, et à juste titre, particulièrement fières du rôle de leurs navigateurs dans l’écriture de la grande histoire planétaire. S’agissant des Grandes découvertes, les portugais aiment rappeler à l’étranger même européen que, probablement plus que l’Espagne, beaucoup plus que la Grande-Bretagne, et infiniment davantage que les Pays-Bas, les principautés italiennes ou la France, la Nation portugaise a contribué à la Renaissance européenne et a façonné de manière décisive ce que l’on appellera plus tard (aujourd’hui) la Mondialisation.

Après un séjour au Portugal, impossible de ne pas connaître le rôle de mécène de l’exploration maritime du prince Henri le Navigateur. On est forcément admiratif devant la contribution sans équivalent des portugais dans l’art et les connaissances de la navigation et de la cartographie, avec notamment l’école de Sagres. Et les portugais trouvent mille et une occasions pour réciter les noms de leurs navigateurs les plus célèbres, selon des variations de cinq à une vingtaine de noms, représentant une suite unique dans l’histoire de l’Humanité : Tristão Vaz Teixeira, Bartolomeu Dias, João Vaz Corte-Real, Diogo Cão, Fernando Magellan, Vasco da (de) Gama, Pedro Alvares Cabral, Fernando Póo…

La solution portugaise : rendre les minorités visibles

7°) Mais il a fallu concilier Cette fierté extrême des portugais pour leur histoire avec la nécessité de lutter contre les sources du racisme systématique que subit la minorité afro-portugaise aujourd’hui.

Après plusieurs années d’un débat franc impliquant toutes les parties prenantes, une première absolue en Europe, un consensus s’est dégagé pour admettre qu’il ne fallait pas égratigner, même tant soit peu, Os Lusíadas[7]. La traduction française, Les Lusiades, les fils de Lusus, les lusitaniens, c’est-à-dire les portugais, ne possède évidemment pas le même niveau de charge sentimentale. Ce poème épique national, absolument sans équivalent dans l’Europe d’aujourd’hui[8], fut écrit eu 16e siècle par Luís Vaz de Camões (Camoens en français) ; il célèbre principalement la découverte de la Route des Indes par Vasco da (de) Gama. D’ailleurs, la fête nationale portugaise se confond avec la célébration du jour de Luís Vaz de Camões, encore une originalité historique qui place cette nation à part !

Il fut donc convenu que le meilleur moyen de lutter contre le racisme systématique n’était pas d’effacer des éléments historiques ou d’abattre des idoles. Il valait mieux commencer sérieusement à célébrer l’apport et/ou l’existence des minorités, en les rendant visibles, y compris dans les lieux les plus symboliques de la Nation : le Campo das Cebolas, à Lisbonne, au voisinage de l’esplanade José Saramago!

8°) Dans l’affaire du mémorial de Lisbonne, c’est donc peu dire qu’en cédant aux minorités raciales, après un véritable débat national, les portugais ont réalisé une géante avancée dans la fin de l’invisibilité des minorités raciales, de manière consensuelle et substantielle.

Du fait que les victimes de ces discriminations représentent démographiquement une minorité, on se trouve dans l’hypothèse inverse du thème de la « Théodicée des privilèges » de Max Weber. Un rapprochement serait néanmoins intéressant…

9°) Après les manifestations qui ont embrasé l’Amérique à a suite du décès de George Floyd, on ne peut que souhaiter que la tendance portugaise inspire d’autres pays. Les autorités françaises notamment sont trop souvent encore directement à l’origine d’une discrimination systématique à l’encontre des minorités raciales ou culturelles, de manière institutionnelle, y compris par des ordres illégaux pour des pratiques policières racistes désormais dénoncées par le Défenseur des droits[9] ou par des pratiques d’urbanisme prétendument en toute « légalité », rappelant parfois l’Afrique du Sud des mauvais jours[10].

10°) Mais, pour revenir au consensus portugais concernant la sacralité de Os Lusíadas, l’histoire fait parfois d’étranges clins d’œil au présent.

Au début de cette note, on a vu les portugais de toutes races se mettre d’accord pour ne pas égratigner l’épopée grandiose des navigateurs portugais. Ailleurs, d’autres, en revanche, ne s’en privent pas ; c’est le cas dans l’actualité interafricaine qui oppose sérieusement l’Egypte à l’Ethiopie. Les deux vielles nations africaines, dont des pans d’histoires sont relatés par les écritures abrahamiques, s’opposent en ce qui concerne la construction et le remplissage du barrage éthiopien sur le Nil. Pour donner mauvaise conscience aux égyptiens, les diplomates éthiopiens rappellent régulièrement que Cristóvão Vasco da (de) Gama (fils de l’autre), lors de son séjour éthiopien (on disait alors l’Abyssinie), fit la proposition au Négus de détourner le Nil dans la Mer rouge, au nom de la Chrétienté, avec l’assistance d’ingénieurs portugais. Ce projet élaboré était destiné à soumettre la province égyptienne de l’empire ottoman qui faisait concurrence commerciale aux ibériques. Le Négus déclina l’offre, estimant qu’elle n’était simplement pas humaine. A l’époque, on ne parlait pas encore de crime contre l’Humanité.

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  1. https://www.theguardian.com/uk-news/2020/jun/07/blm-protesters-topple-statue-of-bristol-slave-trader-edward-colston [BLM = Black Lives Matter]
  2. Date anniversaire symbolique pour la fin de l’esclavage aux Etats-Unis, affectueusement appelée par les afro-américains Juneteeth, or Freedom Day, et désignant le 19 juin 1865, date de la lecture de l’Emancipation Act au Texas, à la fin de la guerre civile
  3. https://www.journaldemontreal.com/2020/06/19/une-resolution-condamnant-le-racisme-systemique-adoptee-a-lonu-sans-mention-des-etats-unis
  4. Angolano da vida a memorial em Lisboa
  5. https://www.publico.pt/2020/03/02/culturaipsilon/noticia/kiluanji-kia-henda-vence-projecto-memorial-vitimas-escravatura-1906199
  6. Voir un très bel article du Diario de Noticias du 13 juin 2017, en ligne, qui estime carrément, au sujet de l’invisibilité des minorités, qu’il faut décoloniser le Portugal : https://www.dn.pt/portugal/racismo-e-preciso-descolonizar-portugal-8558961.html ; voir aussi Marie Mercat-Bruns, « La discrimination systémique : peut-on repenser les outils de la non-discrimination en Europe ? » REDH 2018/14, https://journals.openedition.org/revdh/3972.
  7. Depuis le 15e siècle, les portugais vivent très mal certaines traductions espagnoles « annotées » de Os Lusíadas qu’ils considèrent comme des tentatives de banaliser l’épopée portugaise ; cf Nicolás Estremera Tapias, Os Lusíadas y Vasco da Gama en la España del Siglo de oro, Limite, Revista de Estudios Portugueses y de la Lusofonia, N 7, 2013, pp 29-61
  8. Seuls Homère et Virgile tiennent la comparaison, selon les érudits portugais ; encore tempèrent-ils la chose en rappelant que tant, d’une part, l’Iliade et l’Odyssée que, d’autre part l’Enéide, sont des récits fabuleux avec un ancrage faible dans la réalité, au contraire d’Os Lusíadas 
  9. https://www.20minutes.fr/societe/2496963-20190415-discrimination-defenseur-droits-demande-inspection-commissariats-paris
  10. Anne Clerval, Rapport sociaux de race et racialisation de la ville, Espaces et sociétés 2014, 1-2, pp 249-256 ; c’est une très belle recension de deux ouvrages qui invite(nt) à ne plus éviter la question des discriminations racistes ; les ouvrages concernés sont : Didier Fassin et Éric Fassin (sous la dir. de), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2009 [2006] ; Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem (coord.), Race et capitalisme, Paris, Syllepse, 2012.

 

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